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COLLECTION « ULTIMA THULE »

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Copyright © Carraud-Baudry, 2022 


QUELQUES EXTRAITS DE :
 
SALAMMBÔ


ROMAN DE

  GUSTAVE FLAUBERT


Les textes ci-dessous proviennent de l'édition de Salammbô
dont les références bibliographiques sont les suivantes :

FLAUBERT, Gustave. Salammbô.
Paris : Louis Conard, libraire-éditeur, MCMXXI [1921]. 506 p.
(Coll. : Œuvres complètes de Gustave Flaubert).


Extrait n°1 — chapitre I (Le Festin), p.1-2 :

« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.

« Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d'Erjx, et, comme le maître était absent et qu'ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté.

« Les capitaines, portant des cothurnes de bronze, s'étaient placés dans le chemin du milieu, sous un voile de pourpre à franges d'or, qui s'étendait depuis le mur des écuries jusqu'à la première terrasse du palais; le commun des soldats était répandu sous les arbres, où l'on distinguait quantité de bâtiments à toit plat, pressoirs, celliers, magasins, boulangeries et arsenaux, avec une cour pour les éléphants, des fosses pour les bêtes féroces, une prison pour les esclaves.

« Des figuiers entouraient les cuisines ; un bois de sycomores se prolongeait jusqu'à des masses de verdure, oii des grenades resplendissaient parmi les touffes blanches des cotonniers; des vignes, chargées de grappes, montaient dans le branchage des pins; un champ de roses s'épanouissait sous des platanes ; de place en place sur des gazons se balançaient des hs ; un sable noir, mêlé à de la poudre de corail, parsemait les sentiers, et, au milieu, l'avenue des cyprès faisait d'un bout à l'autre comme une double colonnade d'obélisques verts.

« Le palais, bâti en marbre numidique tacheté de jaune, superposait tout au fond, sur de larges assises, ses quatre étages en terrasses. Avec son grand escalier droit en bois d'ébène, portant aux angles de chaque marche la proue d'une galère vaincue, ses portes rouges écartelées d'une croix noire, ses grillages d'airain qui le défendaient en bas des scorpions, et ses treillis de baguettes dorées qui bouchaient en haut ses ouvertures, il semblait aux soldats, dans son opulence farouche, aussi solennel et impénétrable que le visage d'Hamilcar. »


Extrait n°2 — chapitre VII (Hamilcar Barca), p.138- 142 :

« L’Annonciateur des Lunes qui veillait toutes les nuits au haut du temple d’Eschmoùn pour signaler avec sa trompette les agitations de l’astre, aperçut un matin, du côté de l’occident, quelque chose de semblable à un oiseau frôlant de ses longues ailes la surface de la mer.

« C’était un navire à trois rangs de rames ; il y avait à la proue un cheval sculpté. Le soleil se levait ; l’Annonciateur des Lunes mit sa main devant les yeux ; puis saisissant à pleins bras son clairon, il poussa sur Carthage un grand cri d’airain.

« De toutes les maisons des gens sortirent ; on ne voulait pas en croire les paroles, on se disputait, le môle était couvert de peuple. Enfin on reconnut la trirème d’Hamilcar.

« Elle s’avançait d’une façon orgueilleuse et farouche, l’antenne toute droite, la voile bombée dans la longueur du mât, en fendant l’écume autour d’elle ; ses gigantesques avirons battaient l’eau en cadence ; de temps à autre l’extrémité de sa quille, faite comme un soc de charrue, apparaissait, et sous l’éperon qui terminait sa proue, le cheval à tête d’ivoire, en dressant ses deux pieds, semblait courir sur les plaines de la mer.

« Autour du promontoire, comme le vent avait cessé, la voile tomba, et l’on aperçut auprès du pilote un homme debout, tête nue ; c’était lui, le suffète Hamilcar ! Il portait autour des flancs des lames de fer qui reluisaient ; un manteau rouge s’attachant à ses épaules laissait voir ses bras ; deux perles très longues pendaient à ses oreilles, et il baissait sur sa poitrine sa barbe noire touffue.

« Cependant la galère, ballottée au milieu des rochers, côtoyait le môle, et la foule la suivait sur les dalles en criant :

« — Salut ! bénédiction ! Œil de Khamon ! ah ! délivre — nous ! C’est la faute des Riches ! ils veulent te faire mourir ! Prends garde à toi, Barca !

« Il ne répondait pas, comme si la clameur des océans et des batailles l’eût complètement assourdi. Mais quand il fut sous l’escalier qui descendait de l’Acropole, Hamilcar releva la tête, et, les bras croisés, il regarda le temple d’Eschmoûn. Sa vue monta plus haut encore, dans le grand ciel pur ; d’une voix âpre, il cria un ordre à ses matelots ; la trirème bondit ; elle érafla l’idole établie à l’angle du môle pour arrêter les tempêtes ; et dans le port marchand plein d’immondices, d’éclats de bois et d’écorces de fruits, elle refoulait, éventrait les autres navires amarrés à des pieux et finissant par des mâchoires de crocodile. Le peuple accourait, quelques-uns se jetèrent à la nage. Déjà elle se trouvait au fond, devant la porte hérissée de clous. La porte se leva, et la trirème disparut sous la voûte profonde.

« Le Port Militaire était complètement séparé de la ville ; quand des ambassadeurs arrivaient, il leur fallait passer entre deux murailles, dans un couloir qui débouchait à gauche, devant le temple de Khamon. Cette grande place d’eau, ronde comme une coupe, avait une bordure de quais où étaient bâties des loges abritant les navires. En avant de chacune d’elles montaient deux colonnes, portant à leur chapiteau des cornes d’Ammon, ce qui formait une continuité de portiques tout autour du bassin. Au milieu, dans une île, s’élevait une maison pour le Suffète de la mer.

« L’eau était si limpide que l’on apercevait le fond pavé de cailloux blancs. Le bruit des rues n’arrivait pas jusque-là, et Hamilcar, en passant, reconnaissait les trirèmes qu’il avait autrefois commandées.

« Il n’en restait plus qu’une vingtaine peut-être, à l’abri, par terre, penchées sur le flanc ou droites sur la quille, avec des poupes très hautes et des proues bombées, couvertes de dorures et de symboles mystiques. Les chimères avaient perdu leurs ailes, les Dieux Patæques leurs bras, les taureaux, leurs cornes d’argent ; et toutes à moitié dépeintes, inertes, pourries, mais pleines d’histoire et exhalant encore la senteur des voyages, comme des soldats mutilés qui revoient leur maître, elles semblaient lui dire : « C’est nous ! c’est nous ! et toi aussi tu es vaincu ! »

« Nul, hormis le Suffète de la mer, ne pouvait entrer dans la maison-amiral. Tant qu’on n’avait pas la preuve de sa mort, on le considérait comme existant toujours. Les Anciens évitaient par là un maître de plus, et ils n’avaient pas manqué pour Hamilcar d’obéir à la coutume.

« Le Suffète s’avança dans les appartements déserts. A chaque pas il retrouvait des armures, des meubles, des objets connus qui l’étonnaient cependant, et même sous le vestibule il y avait encore, dans une cassolette, la cendre des parfums allumés au départ pour conjurer Melkarth. Ce n’était pas ainsi qu’il espérait revenir ! Tout ce qu’il avait fait, tout ce qu’il avait vu se déroula dans sa mémoire : les assauts, les incendies, les légions, les tempêtes, Drepanum, Syracuse, Lilybée, le mont Etna, le plateau d’Éryx, cinq ans de batailles, — jusqu’au jour funeste où, déposant les armes, on avait perdu la Sicile. Puis il revoyait des bois de citronniers, des pasteurs avec des chèvres sur des montagnes grises, et son cœur bondissait à l’imagination d’une autre Carthage établie là-bas. Ses projets, ses souvenirs, bourdonnaient dans sa tête, encore étourdie par le tangage du vaisseau ; une angoisse l’accablait, et devenu faible tout à coup, il sentit le besoin de se rapprocher des dieux.

« Alors il monta au dernier étage de sa maison ; puis ayant retiré d’une coquille d’or suspendue à son bras une spatule garnie de clous, il ouvrit une petite chambre ovale.

« De minces rondelles noires, encastrées dans la muraille et transparentes comme du verre, l’éclairaient doucement. Entre les rangs de ces disques égaux, des trous étaient creusés, pareils à ceux des urnes dans les columbariums. Ils contenaient chacun une pierre ronde, obscure, et qui paraissait très lourde. Les gens d’un esprit supérieur, seuls, honoraient ces Abaddirs, tombés de la lune. Par leur chute, ils signifiaient les astres, le ciel, le feu ; par leur couleur, la nuit ténébreuse, et par leur densité, la cohésion des choses terrestres. Une atmosphère étouffante emplissait ce lieu mystique. Du sable marin, que le vent avait poussé sans doute à travers la porte, blanchissait un peu les pierres rondes posées dans les niches. Hamilcar, du bout de son doigt, les compta les unes après les autres ; puis il se cacha le visage sous un voile de couleur safran, et, tombant à genoux, il s’étendit par terre, les deux bras allongés.

« Le jour extérieur frappait contre les feuilles de lattier noir. Des arborescences, des monticules, des tourbillons, de vagues animaux se dessinaient dans leur épaisseur diaphane ; et la lumière arrivait, effrayante et pacifique cependant, comme elle doit être par derrière le soleil, dans les mornes espaces des créations futures. Il s’efforçait à bannir de sa pensée toutes les formes, tous les symboles et les appellations des dieux, afin de mieux saisir l’esprit immuable que les apparences dérobaient. Quelque chose des vitalités planétaires le pénétrait, tandis qu’il sentait pour la mort et pour tous les hasards un dédain plus savant et plus intime. Quand il se releva, il était plein d’une intrépidité sereine, invulnérable à la miséricorde, à la crainte, et comme sa poitrine étouffait, il alla sur le sommet de la tour qui dominait Carthage. »


Extrait n°3 — chapitre VII (Hamilcar Barca), p.146-158 :

« Hamilcar continua seul à pied, sans escorte, car les réunions des Anciens étaient, dans les circonstances extraordinaires, toujours secrètes, et l’on s’y rendait mystérieusement.

« D’abord il longea la face orientale de l’Acropole, passa ensuite par le Marché aux herbes, les galeries de Kinisdo, le Faubourg des Parfumeurs. Les rares lumières s’éteignaient, les rues plus larges se faisaient silencieuses, puis des ombres glissèrent dans les ténèbres. Elles le suivaient, d autres survinrent, et toutes se dirigeaient comme lui du côté des Mappales.

« Le temple de Moloch était bâti au pied d’une gorge escarpée, dans un endroit sinistre. On n’apercevait d’en bas que de hautes murailles montant indéfiniment, telles que les parois d’un monstrueux tombeau. La nuit était sombre, un brouillard grisâtre semblait peser sur la mer. Elle battait contre la falaise avec un bruit de râles et de sanglots ; et des ombres peu à peu s’évanouissaient comme si elles eussent passé à travers les murs.

« Mais, sitôt qu’on avait franchi la porte, on se trouvait dans une vaste cour quadrangulaire, que bordaient des arcades. Au milieu, se levait une masse d’architecture à huit pans égaux. Des coupoles la surmontaient en se tassant autour d’un second étage qui supportait une manière de rotonde, d’où s’élançait un cône à courbe rentrante, terminé par une boule au sommet.

« Des feux brûlaient dans des cylindres en filigrane, emmanchés à des perches que portaient des hommes. Ces lueurs vacillaient sous les bourrasques du vent et rougissaient les peignes d’or fixant à la nuque leurs cheveux tressés. Ils couraient, s’appelaient pour recevoir les Anciens.

« Sur les dalles, de place en place, étaient accroupis, comme des sphinx, des lions énormes, symboles vivants du Soleil dévorateur. Ils sommeillaient, les paupières entre-closes. Mais, réveillés par les pas et par les voix, ils se levaient lentement, venaient vers les Anciens, qu’ils reconnaissaient à leur costume, se frottaient contre leurs cuisses en bombant le dos avec des bâillements sonores ; la vapeur de leur haleine passait sur la lumière des torches. L’agitation redoubla, des portes se fermèrent, tous les prêtres s’enfuirent, et les Anciens disparurent sous les colonnes qui faisaient autour du temple un vestibule profond.

« Elles étaient disposées de façon à reproduire par leurs rangs circulaires, compris les uns dans les autres, la période saturnienne contenant les années, les années les mois, les mois les jours, et se touchaient à la fin contre la muraille du sanctuaire.

« C’était là que les Anciens déposaient leurs bâtons en corne de narval, car une loi, toujours observée, punissait de mort celui qui entrait à la séance avec une arme quelconque. Plusieurs portaient au bas de leur vêtement une déchirure arrêtée par un galon de pourpre, pour bien montrer qu’en pleurant la mort de leurs proches ils n’avaient point ménagé leurs habits, et ce témoignage d’affliction empêchait la fente de s’agrandir. D’autres gardaient leur barbe enfermée dans un petit sac de peau violette, que deux cordons attachaient aux oreilles. Tous s’abordèrent en s’embrassant poitrine contre poitrine, lis entouraient Hamilcar, ils le félicitaient ; on aurait dit des frères qui revoient leur frère.

« Ces hommes étaient généralement trapus, avec des nez recourbés comme ceux des colosses assyriens. Quelques-uns, cependant, par leurs pommettes plus saillantes, leur taille plus haute et leurs pieds plus étroits, trahissaient une origine africaine, des ancêtres nomades. Ceux qui vivaient continuellement au fond de leurs comptoirs avaient le visage pâle ; d’autres gardaient sur eux comme la sévérité du désert, et d’étranges joyaux scintillaient à tous les doigts de leurs mains, hâlées par des soleils inconnus. On distinguait les navigateurs au balancement de leur démarche ; tandis que les hommes d’agriculture sentaient le pressoir, les herbes sèches et la sueur de mulet. Ces vieux pirates faisaient labourer des campagnes, ces ramasseurs d’argent équipaient des navires, ces propriétaires de culture nourrissaient des esclaves exerçant des métiers. Tous étaient savants dans les disciplines religieuses, experts en stratagèmes, impitoyables et riches. Ils avaient l’air fatigués par de longs soucis. Leurs yeux pleins de flammes regardaient avec défiance, et l’habitude des voyages et du mensonge, du trafic et du commandement, donnait à toute leur personne un aspect de ruse et de violence, une sorte de brutalité discrète et convulsive. D’ailleurs, l’influence du Dieu les assombrissait.

« Ils passèrent d’abord par une salle voûtée, qui avait la forme d’un œuf. Sept portes, correspondant aux sept planètes, étalaient contre sa muraille sept carrés de couleur différente. Après une longue chambre, ils entrèrent dans une autre salle pareille. Un candélabre tout couvert de fleurs ciselées brûlait au fond, et chacune de ses huit branches en or portait dans un calice de diamants une mèche de byssus. Il était posé sur la dernière des longues marches qui allaient vers un grand autel, terminé aux angles par des cornes d’airain. Deux escaliers latéraux conduisaient à son sommet aplati ; on n’en voyait pas les pierres ; c’était comme une montagne de cendres accumulées, et quelque chose d’indistinct fumait dessus lentement. Au delà, plus haut que le candélabre, et bien plus haut que l’autel, se dressait le Moloch, tout en fer, avec sa poitrine d’homme où bâillaient des ouvertures. Ses ailes ouvertes s’étendaient sur le mur, ses mains allongées descendaient jusqu’à terre ; trois pierres noires, que bordait un cercle jaune, figuraient trois prunelles à son front, et comme pour beugler, il levait dans un effort terrible sa tête de taureau.

« Autour de l’appartement étaient rangés des escabeaux d’ébène. Derrière chacun d’eux, une tige en bronze posant sur trois griffes supportait un flambeau. Toutes ces lumières se reflétaient dans les losanges de nacre qui pavaient la salle. Elle était si haute que la couleur rouge des murailles, en montant vers la voûte, se faisait noire, et les trois yeux de l’idole apparaissaient tout en haut, comme des étoiles à demi perdues dans la nuit.

« Les Anciens s’assirent sur les escabeaux d’ébène, ayant mis par-dessus leur tête la queue de leur robe. lis restaient immobiles, les mains croisées dans leurs larges manches, et le dallage de nacre semblait un fleuve lumineux qui, ruisselant de l’autel vers la porte, coulait sous leurs pieds nus.

« Les quatre pontifes se tenaient au milieu, dos à dos, sur quatre sièges d’ivoire formant la croix : le grand-prêtre d’Eschmoùn en robe d’hyacinthe, le grand-prêtre de Tanit en robe de lin blanc, le grand-prêtre de Khamon en robe de laine fauve, et le grand-prêtre de Moloch en robe de pourpre.

« Hamilcar s’avança vers le candélabre. Il tourna tout autour, en considérant les mèches qui brûlaient, puis jeta sur elles une poudre parfumée ; des flammes violettes parurent à l’extrémité des branches.

« Alors une voix aiguë s’éleva, une autre y répondit ; et les cent Anciens, les quatre pontifes, et Hamilcar debout, tous à la fois entonnèrent un hymne ; et répétant toujours les mêmes syllabes et renforçant les sons, leurs voix montèrent, éclatèrent, devinrent terribles, puis, d’un seul coup, se turent.

« On attendit quelque temps. Enfin Hamilcar tira de sa poitrine une petite statuette à trois têtes, bleue comme du saphir, et il la posa devant lui. C’était l’image de la Vérité, le génie même de sa parole. Puis il la replaça dans son sein, et tous, comme saisis d’une colère soudaine, crièrent :

« — Ce sont tes bons amis les Barbares ! Traître ! infâme ! Tu reviens pour nous voir périr, n’est-ce pas ? Laissez-le parler ! — Non ! non !

« Ils se vengeaient de la contrainte où le cérémonial politique les avait tout à l’heure obligés ; bien qu’ils eussent souhaité le retour d’Hamilcar, ils s’indignaient maintenant de ce qu’il n’avait point prévenu leurs désastres ou plutôt ne les avait pas subis comme eux.

« Quand le tumulte fut calmé, le pontife de Moloch se leva :

« — Nous te demandons pourquoi tu n’es pas revenu à Carthage ?

« — Que vous importe ! répondit dédaigneusement le Suffète.

« Leurs cris redoublèrent.

« — De quoi m’accusez-vous ! J’ai mal conduit la guerre, peut-être ? Vous avez vu l’ordonnance de mes batailles, vous autres qui laissez commodément à des Barbares…

« — Assez ! assez !

« II reprit, d’une voix basse, pour se faire mieux écouter :

« — Oh ! cela est vrai ! Je me trompe, lumières des Baals ; il en est parmi vous d’intrépides ! Giscon, lève-toi !

« Et, parcourant la marche de l’autel, les paupières à demi fermées, comme pour chercher quelqu’un, il répéta :

« — Lève-toi, Giscon ! tu peux m’accuser, ils te défendront ! Mais où est-il ?

« Puis, comme se ravisant :

« — Ah ! dans sa maison, sans doute ? entouré de ses fils, commandant à ses esclaves, heureux, et comptant sur le mur les colliers d’honneur que la patrie lui a donnés !

« Ils s’agitaient avec des haussements d’épaules, comme flagellés par des lanières.

« — Vous ne savez même pas s’il est vivant ou s’il est mort !

« Et, sans se soucier de leurs clameurs, il disait qu’en abandonnant le Suffète, c’était la République qu’on avait abandonnée. De même la paix romaine, si avantageuse qu’elle leur parût, était plus funeste que vingt batailles. Quelques-uns applaudirent, les moins riches du Conseil, suspects d’incliner toujours vers le peuple ou vers la tyrannie. Leurs adversaires, chefs des Sjssites et administrateurs, en triomphaient par le nombre ; les plus considérables s’étaient rangés près d’Hannon, qui siégeait à l’autre bout de la salle, devant la haute porte, fermée par une tapisserie d’hyacinthe.

« Il avait peint avec du fard les ulcères de sa figure. Mais la poudre d’or de ses cheveux lui était tombée sur les épaules, où elle faisait deux plaques brillantes, et ils paraissaient blanchâtres, fins et crépus comme de la laine. Des linges, imbibés d’un parfum gras qui dégouttelait sur les dalles, enveloppaient ses mains, et sa maladie sans doute avait considérablement augmenté, car ses yeux disparaissaient sous les plis de ses paupières ; pour voir, il lui fallait se renverser la tête. Ses partisans l’engageaient à parler. Enfin, d’une voix rauque et hideuse :

« — Moins d’arrogance, Barca ! Nous avons tous été vaincus ! Chacun supporte son malheur ! Résigne-toi !

« — Apprends-nous plutôt, dit en souriant Hamilcar, comment tu as conduit tes galères dans la flotte romaine ?

« — J’étais chassé par le vent, répondit Hannon.

« — Tu fais comme le rhinocéros qui piétine dans sa fiente : tu étales ta sottise ! tais-toi !

« Et ils commencèrent à s’incriminer sur la bataille des îles Ægates.

« Hannon l’accusait de n’être pas venu à sa rencontre.

« — Mais c’eût été dégarnir Erix. Il fallait prendre le large ; qui t’empêchait ? Ah ! j’oubliais ! tous les éléphants ont peur de la mer !

« Les gens d’Hamilcar trouvèrent la plaisanterie si bonne, qu’ils poussèrent de grands rires. La voûte en retentissait, comme si l’on eût frappé des tympanons.

« Hannon dénonça l’indignité d’un tel outrage, cette maladie lui étant survenue par un refroidissement au siège d’HécatompjIe, et des pleurs coulaient sur sa face comme une pluie d’hiver sur une muraille en ruine.

« Hamilcar reprit :

« — Si vous m’aviez aimé autant que celui-là, il y aurait maintenant une grande joie dans Carthage ! Combien de fois n’ai-je pas crié vers vous ! et toujours vous me refusiez de l’argent !

« — Nous en avions besoin, dirent les chefs des Sjssites.

« — Et quand mes affaires étaient désespérées, — nous avons bu l’urine des mulets et mangé les courroies de nos sandales, — quand j’aurais voulu que les brins d’herbe fussent des soldats, et faire des bataillons avec la pourriture de nos morts, vous rappeliez chez vous ce qui me restait de vaisseaux !

« — Nous ne pouvions pas tout risquer, répondit BaaI-Baal, possesseur de mines d’or dans la Gétulie Darytienne.

« — Que faisiez-vous cependant, ici, à Carthage, dans vos maisons, derrière vos murs ? II y a des Gaulois sur l’Eridan qu’il fallait pousser, des Chananéens à Cjrène qui seraient venus, et tandis que les Romains envoient à Ptolémée des ambassadeurs…

« — Il nous vante les Romains, à présent !

« Quelqu’un lui cria :

« — Combien t’ont-ils payé pour les défendre ?

« — Demande-le aux plaines du Brutium, aux ruines de Locres, de Métaponte et d’HéracIée ! J’ai brûlé tous leurs arbres, j’ai pillé tous leurs temples, et jusqu’à la mort des petits-fils de leurs petits-fils…

« — Eh ! tu déclames comme un rhéteur ! fit Kapouras, un marchand très illustre. Que veux-tu donc ?

« — Je dis qu’il faut être plus ingénieux ou plus terrible ! Si l’Afrique entière rejette votre joug, c’est que vous ne savez pas, maîtres débiles, l’attacher à ses épaules ! Agathoclès, Régulus, Cœpio, tous les hommes hardis n’ont qu’à débarquer pour la prendre ; et quand les Libyens qui sont à l’orient s’entendront avec les Numides qui sont à l’occident, et que les Nomades viendront du sud et les Romains du nord…

« Un cri d’horreur s’éleva.

« — Oh ! vous frapperez vos poitrines, vous vous roulerez dans la poussière et vous déchirerez vos manteaux ! N’importe ! il faudra s’en aller tourner la meule dans Suburre et faire la vendange sur les collines du Latium.

« Ils se battaient la cuisse droite pour marquer leur scandale, et les manches de leurs robes se levaient comme de grandes ailes d’oiseaux effarouchés. Hamilcar, emporté par un esprit, continuait, debout sur la plus haute marche de l’autel, frémissant, terrible ; il levait les bras, et les rayons du candélabre qui brûlait derrière lui passaient entre ses doigts comme des javelots d’or.

« — Vous perdrez vos navires, vos campagnes, vos chariots, vos hts suspendus, et vos esclaves qui vous frottent les pieds ! Les chacals se coucheront dans vos palais, la charrue retournera vos tombeaux. II n’y aura plus que le cri des aigles et l’amoncellement des ruines. Tu tomberas, Carthage !

« Les quatre pontifes étendirent leurs mains pour écarter l’anathème. Tous s’étaient levés. Mais le Suffète de la mer, magistrat sacerdotal sous la protection du Soleil, était inviolable tant que l’assemblée des Riches ne l’avait pas jugé. Une épouvante s’attachait à l’autel. Ils reculèrent. Hamilcar ne parlait plus. L’œil fixe et la face aussi pâle que les perles de sa tiare, il haletait, presque effrayé par lui-même et l’esprit perdu dans des visions funèbres. De la hauteur où il était, tous les flambeaux sur les tiges de bronze lui semblaient une vaste couronne de feux, posée à ras des dalles ; des fumées noires s’en s’échappant, montaient dans les ténèbres de la voûte ; le silence pendant quelques minutes fut tellement profond qu’on entendait au loin le bruit de la mer. »

« Puis les Anciens se mirent à s’interroger. Leurs intérêts, leur existence se trouvaient attaqués par les Barbares. Mais on ne pouvait les vaincre sans le secours du Suffète ; cette considération, malgré leur orgueil, leur fit oublier toutes les autres. On prit à part ses amis. II y eut des réconciliations intéressées, des sous-entendus et des promesses. Hamilcar ne voulait plus se mêler d’aucun gouvernement. Tous le conjurèrent. Ils le suppliaient ; et, comme le mot de trahison revenait dans leurs discours, il s’emporta. Le seul traître, c’était le Grand Conseil, car l’engagement des soldats expirant avec la guerre, ils devenaient libres dès que la guerre était finie ; il exalta même leur bravoure et tous les avantages qu’on en pourrait tirer en les intéressant à la République par des donations, des privilèges.

« Alors Magdassan, un ancien gouverneur de provinces, dit en roulant ses yeux jaunes :

« — Vraiment, Barca, à force de voyager, tu es devenu un Grec ou un Latin, je ne sais quoi ! Que parles-tu de récompenses pour ces hommes ? Périssent dix mille Barbares plutôt qu’un seul d’entre nous !

« Les Anciens approuvaient de la tête en murmurant :

« — Oui, faut-il tant se gêner ? on en trouve toujours !

« — Et l’on s’en débarrasse commodément, n’est-ce pas ? on les abandonne, ainsi que vous avez fait en Sardaigne. On avertit l’ennemi du chemin qu’ils doivent prendre, comme pour ces Gaulois dans la Sicile, ou bien on les débarque au milieu de la mer. En revenant, j’ai vu le rocher tout blanc de leurs os !

« — Quel malheur ! fit impudemment Kapouras.

« — Est-ce qu’ils n’ont pas cent fois tourné à l’ennemi ? exclamaient les autres.

« Hamilcar s’écria :

« — Pourquoi donc, malgré vos lois, les avez-vous rappelés à Carthage ? Et quand ils sont dans votre ville, pauvres et nombreux au milieu de toutes vos richesses, l’idée ne vous vient pas de les affaiblir par la moindre division ! Ensuite vous les congédiez avec leurs femmes et avec leurs enfants, tous, sans garder un seul otage ! Comptiez-vous qu’ils s’assassineraient pour vous épargner la douleur de tenir vos serments ? Vous les haïssez, parce qu’ils sont forts ! Vous me haïssez encore plus, moi, leur maître ! Oh ! je l’ai senti, tout à l’heure, quand vous me baisiez les mains, et que vous vous reteniez tous pour ne pas les mordre !

« Si les lions qui dormaient dans la cour fussent entrés en hurlant, la clameur n’eût pas été plus épouvantable. Mais le pontife d’Eschmoûn se leva, et, les deux genoux l’un contre l’autre, les coudes au corps, tout droit et les mains à demi ouvertes, il dit :

« — Barca, Carthage a besoin que tu prennes contre les Mercenaires le commandement général des forces puniques.

« — Je refuse ! répondit Hamilcar.

« — Nous te donnons pleine autorité, crièrent les chefs des Syssites.

« — Non !

« — Sans aucun contrôle, sans partage, tout l’argent que tu voudras, tous les captifs, tout le butin, cinquante zéreths de terre par cadavre d’ennemi.

« — Non ! non ! parce qu’il est impossible de vaincre avec vous !

« — II en a peur !

« — Parce que vous êtes lâches, avares, ingrats, pusillanimes et fous !

« — II les ménage !

« — Pour se mettre a leur tête, dit quelqu’un.

« — Et revenir sur nous, dit un autre.

« Et, du fond de la salle, Hannon hurla :

« — Il veut se faire roi !

« Alors ils bondirent, en renversant les sièges et les flambeaux : leur foule s’élança vers l’autel ; ils brandissaient des poignards. Mais, fouillant sous ses manches, Hamilcar tira deux larges coutelas, et à demi courbé, le pied gauche en avant, les yeux flamboyants, les dents serrées, il les défiait, immobile sous le candélabre d’or. »


Extrait n°4 — chapitre VIII (La Bataille du Macar), p.195-207 :

« Les Carthaginois n’étaient pas moins que les Barbares impatients de la guerre. Dans les tentes et dans les maisons, c’était le même désir, la même angoisse ; tous se demandaient ce qui retardait Hamilcar.

« De temps à autre, il montait sur la coupole du temple d’Eschmoûn, près de l’Annonciateur des Lunes, et il regardait le vent.

« Un jour, c’était le troisième du mois de Tibby, on le vit descendre de l’Acropole à pas précipités. Dans les Mappales une grande clameur s’éleva. Bientôt les rues s’agitèrent, et partout les soldats commençaient à s’armer au milieu des femmes en pleurs qui se jetaient contre leur poitrine ; puis ils couraient vite sur la place de Khamon prendre leurs rangs. On ne pouvait les suivre ni même leur parler, ni s’approcher des remparts ; pendant quelques minutes, la ville entière fut silencieuse comme un grand tombeau. Les soldats songeaient, appuyés sur leurs lances ; et les autres, dans les maisons, soupiraient.

« Au coucher du soleil, l’armée sortit par la porte occidentale ; mais, au lieu de prendre le chemin de Tunis ou de gagner les montagnes dans la direction d’Utique, on continua par le bord de la mer ; et bientôt ils atteignirent la lagune, où des places rondes, toutes blanches de sel, miroitaient comme de gigantesques plats d’argent, oubliés sur le rivage.

« Puis les flaques d’eau se multiplièrent. Le sol, peu à peu, devenait plus mou, les pieds s’enfonçaient ; Hamilcar ne se retourna pas. Il allait toujours en tête ; et son cheval, couvert de macules jaunes comme un dragon, en jetant de l’écume autour de lui, avançait dans la fange à grands coups de reins.

« La nuit tomba, une nuit sans lune. Quelques-uns crièrent qu’on allait périr ; il leur arracha leurs armes, qui furent données aux valets.

« La boue était de plus en plus profonde. Il fallut monter sur les bêtes de somme ; d’autres se cramponnaient à la queue des chevaux ; les robustes tiraient les faibles, et le corps des Ligures poussait l’infanterie avec la pointe des piques. L’obscurité redoubla. On avait perdu la route. Tous s’arrêtèrent.

« Des esclaves du Suffète partirent en avant pour chercher les balises plantées par son ordre de distance en distance. Ils criaient dans les ténèbres, et de loin l’armée les suivait.

« On sentit la résistance du sol. Une courbe blanchâtre se dessina vaguement, et ils se trouvèrent sur le bord du Macar.

« Malgré le froid, on n’alluma pas de feux.

« Au milieu de la nuit, des rafales de vent s’élevèrent. Hamilcar fit réveiller les soldats, mais pas une trompette ne sonna : leurs capitaines les frappaient doucement sur l’épaule.

« Un homme d’une haute taille descendit dans l’eau. Elle ne venait pas à la ceinture ; on pouvait passer.

« Le Suffète ordonna que trente-deux des éléphants se placeraient dans le fleuve cent pas plus loin, tandis que les autres, plus bas, arrêteraient les lignes d’hommes emportées par le courant ; et tous, en tenant leurs armes au-dessus de leur tête, traversèrent le Macar comme entre deux murailles. II avait remarqué que le vent d’ouest, en poussant les sables, obstruait le fleuve et formait dans sa longueur une chaussée naturelle.

« Maintenant il était sur la rive gauche en face d’Utique, et dans une vaste plaine, avantage pour ses éléphants qui faisaient la force de son armée. ; Ce tour de génie enthousiasma les soldats. Ils voulaient tout de suite courir aux Barbares ; lè Suffète les fit se reposer pendant deux heures. Dès que le soleil parut, on s’ébranla dans la plaine sur trois lignes : les éléphants d’abord, l’infanterie légère avec la cavalerie derrière elle, la phalange marchait ensuite.

« Les Barbares campés à Utique, et les quinze mille autour du pont, furent surpris de voir au loin la terre onduler. Le vent, qui soufflait très fort, chassait des tourbillons de sable ; ils se levaient comme arrachés du sol, montaient par grands lambeaux de couleur blonde, puis se déchiraient et recommençaient toujours, en cachant aux Mercenaires l’armée punique. A cause des cornes dressées au bord des casques, les uns croyaient apercevoir un troupeau de bœufs ; d’autres, trompés par l’agitation des manteaux, prétendaient distinguer des ailes, et ceux qui avaient beaucoup voyagé, haussant les épaules, expliquaient tout par les illusions du mirage. Cependant quelque chose d’énorme continuait à s’avancer. De petites vapeurs, subtiles comme des haleines, couraient sur la surface du désert ; une lumière âpre, et qui semblait vibrer, reculait la profondeur du ciel, et, pénétrant les objets, rendait la distance incalculable. L’immense plaine se développait de tous les côtés à perte de vue ; et les ondulations du terrain, presque insensibles, se prolongeaient jusqu’à l’extrême horizon, fermé par une grande ligne bleue qu’on savait être la mer.

« Les deux armées, sorties des tentes, regardaient ; les gens d’Utique, pour mieux voir, se tassaient sur les remparts.

« Ils distinguèrent plusieurs barres transversales, hérissées de points égaux. Elles devinrent plus épaisses, grandirent ; des monticules noirs se balançaient ; tout à coup des buissons carrés parurent ; c’étaient des éléphants et des lances ; un seul cri s’éleva :

« — Les Carthaginois !

« Sans signal, sans commandement, les soldats d’Utique et ceux du pont coururent pêle-mêle, pour tomber ensemble sur Hamilcar.

« A ce nom, Spendius tressaillit. Il répétait en haletant :

« — Hamilcar ! Hamilcar !

« Et Mâtho n’était pas là ! Que faire ? Nul moyen de fuir ! La surprise de l’événement, sa terreur du Suffète et surtout l’urgence d’une résolution immédiate le bouleversaient ; il se voyait traversé de mille glaives, décapité, mort. Cependant on l’appelait ; trente mille hommes allaient le suivre ; une fureur contre lui-même le saisit. Pour cacher sa pâleur il barbouilla ses joues de vermillon, puis il boucla ses cnémides, sa cuirasse, avala une patère de vin pur et courut après sa troupe, qui se hâtait vers celle d’Utique.

« Elles se rejoignirent toutes les deux si rapidement que le Suffète n’eut pas le temps de ranger ses hommes en bataille. Peu à peu, il se ralentissait. Les éléphants s’arrêtèrent ; ils balançaient leurs lourdes têtes chargées de plumes d’autruche, tout en se frappant les épaules avec leur trompe.

« Au fond de leurs intervalles, on distinguait les cohortes des vélites, plus loin les grands casques des Clinabares, avec des fers qui brillaient au soleil, des cuirasses, des panaches, des étendards agités. L’armée carthaginoise, grosse de onze mille trois cent quatre-vingt-seize hommes, semblait à peine les contenir, car elle formait un carré long, étroit des flancs et resserré sur soi-même.

« En les voyant si faibles, les Barbares furent pris d’une joie désordonnée ; on n’apercevait pas Hamilcar. Il était resté là-bas, peut-être ? Qu’importait, d’ailleurs ! Le dédain qu’ils avaient de ces marchands renforçait leur courage ; avant que Spendius eût commandé la manœuvre, tous l’avaient comprise et déjà l’exécutaient.

« Ils se développèrent sur une grande ligne droite, qui débordait les ailes de l’armée punique, afin de l’envelopper complètement. Mais, quand on fut à trois cents pas d’intervalle, les éléphants, au lieu d’avancer, se retournèrent ; puis voilà que les Clinabares, faisant volte-face, les suivirent ; et la surprise des Mercenaires redoubla en apercevant tous les hommes de trait qui couraient pour les rejoindre.

« Les Carthaginois avaient donc peur, ils fuyaient ! Une huée formidable éclata dans les troupes des Barbares, et, du haut de son dromadaire, Spendius s’écriait :

« — Ah ! je le savais bien ! En avant ! en avant !

« Alors les javelots, les dards, les balles des frondes jaillirent à la fois. Les éléphants, la croupe piquée par les flèches, se mirent à galoper plus vite ; une grosse poussière les enveloppait, et, comme des ombres dans un nuage, ils s’évanouirent.

« On entendait au fond un grand bruit de pas, dominé par le son aigu des trompettes qui soufflaient avec furie. Cet espace, que les Barbares avaient devant eux, plein de tourbillons et de tumulte, attirait comme un gouffre ; quelques-uns s’y lancèrent.

« Des cohortes d’infanterie apparurent ; elles se refermaient ; et, en même temps, tous les autres voyaient accourir les fantassins avec des cavaliers au galop.

« Hamilcar avait ordonné à la phalange de rompre ses sections, aux éléphants, aux troupes légères et à la cavalerie de passer par ces intervalles pour se porter vivement sur les ailes, et calculé si bien la distance des Barbares, que, au moment oii ils arrivaient contre lui, l’armée carthaginoise tout entière faisait une grande ligne droite.

« Au milieu, se hérissait la phalange formée par des sjntagmes ou carrés pleins, ayant seize hommes de chaque côté. Tous les chefs de toutes les files apparaissaient entre de longs fers aigus qui les débordaient inégalement, car les six premiers rangs croisaient leurs sarisses en les tenant par le milieu, et les dix rangs inférieurs les appuyaient sur l’épaule de leurs compagnons se succédant devant eux. Les figures disparaissaient à moitié sous la visière des casques ; des cnémides en bronze couvraient les jambes droites ; les larges boucliers cylindriques descendaient jusqu’aux genoux ; et cette horrible masse quadrangulaire remuait d’une seule pièce, semblait vivre comme une bête et fonctionner comme une machine. Deux cohortes d’éléphants la bordaient régulièrement ; tout en frissonnant, ils faisaient tomber les éclats des flèches attachés à leur peau noire. Les Indiens accroupis sur leur garrot, parmi les touffes de plumes blanches, les retenaient avec la cuiller du harpon, tandis que, dans les tours, des hommes cachés jusqu’aux épaules promenaient, au bord des grands arcs tendus, des quenouilles en fer garnies d’étoupes allumées.

« A la droite et à la gauche des éléphants, voltigeaient les frondeurs, une fronde autour des reins, une seconde sur la tête, une troisième à la main droite. Les Clinabares, chacun flanqué d’un nègre, tendaient leurs lances entre les oreilles de leurs chevaux tout couverts d’or comme eux. Ensuite s’espaçaient les soldats armés à la légère avec des boucliers en peau de lynx, d’où dépassaient les pointes des javelots qu’ils tenaient dans leur main gauche ; et les Tarentins, conduisant deux chevaux accouplés, relevaient aux deux bouts cette muraille de soldats.

« L’armée des Barbares, au contraire, n’avait pu maintenir son alignement. Sur sa longueur exorbitante il s’était fait des ondulations, des vides ; ils haletaient, essoufflés d’avoir couru.

« La phalange s’ébranla lourdement en poussant toutes ses sarisses ; sous ce poids énorme la ligne des Mercenaires, trop mince, plia par le milieu.

« Les ailes carthaginoises se développèrent pour les saisir ; les éléphants les suivaient. Avec ses lances obliquement tendues, la phalange coupa les Barbares ; deux tronçons énormes s’agitèrent ; les ailes, à coups de fronde et de flèche, les rabattaient sur les phalangistes. Pour s’en débarrasser, la cavalerie manquait, sauf deux cents Numides qui se portèrent contre l’escadron droit des Clinabares. Les autres se trouvaient enfermés, et ne pouvaient sortir de ces lignes. Le péril était imminent et une résolution urgente.

« Spendius ordonna d’attaquer la phalange simultanément par les deux flancs, afin de passer tout au travers. Mais les rangs les plus étroits glissèrent sous les plus longs, revinrent à leur place, et elle se retourna contre les Barbares, aussi terrible de ses côtés qu’elle l’était de front tout à l’heure.

« Ils frappaient sur la hampe des sarisses : la cavalerie, par derrière, gênait leur attaque ; et la phalange, appuyée aux éléphants se resserrait et s’allongeait, se présentait en carré, en cône, en rhombe, en trapèze, en pyramide. Un double mouvement intérieur se faisait continuellement de sa tête à sa queue ; car ceux qui étaient au bas des files accouraient vers les premiers rangs, et ceux-là, par lassitude ou à cause des blessés, se repliaient plus bas. Les Barbares se trouvèrent foulés sur la phalange. II lui était impossible de s’avancer ; on aurait dit un océan oii bondissaient des aigrettes rouges avec des écailles d’airain, tandis que les clairs boucliers se roulaient comme une écume d’argent. Quelquefois, d’un bout à l’autre, de larges courants descendaient, puis ils remontaient, et au milieu une lourde masse se tenait immobile. Les lances s’inclinaient et se relevaient alternativement. Ailleurs c’était une agitation de glaives nus si précipitée que les pointes seules apparaissaient, et des turmes de cavalerie élargissaient des cercles, qui se refermaient derrière elles en tourbillonnant.

« Par-dessus la voix des capitaines, la sonnerie des clairons et le grincement des lyres, les boules de plomb et les amandes d’argile passant dans l’air, sifflaient, faisaient sauter les glaives des mains, la cervelle des crânes. Les blessés, s’abritant d’un bras sous leur bouclier, tendaient leur épée en appuyant le pommeau contre le sol, et d’autres, dans des mares de sang, se retournaient pour mordre les talons. La multitude était si compacte, la poussière si épaisse, le tumulte si fort, qu’il était impossible de rien distinguer ; les lâches qui offrirent de se rendre ne furent même pas entendus. Quand les mains étaient vides, on s’étreignait corps à corps ; les poitrines craquaient contre les cuirasses et des cadavres pendaient la tête en arrière, entre deux bras crispés. II y eut une compagnie de soixante Ombriens qui, fermes sur leurs jarrets, la pique devant les yeux, inébranlables et grinçant des dents, forcèrent à reculer deux syntagmes à la fois. Des pasteurs épirotes coururent à l’escadron gauche des Clinabares, saisirent les chevaux à la crinière en faisant tournoyer leurs bâtons ; les bêtes, renversant leurs hommes, s’enfuirent par la plaine. Les frondeurs puniques, écartés çà et là, restaient béants. La phalange commençait à osciller, les capitaines couraient éperdus, les serre-fîles poussaient les soldats, et les Barbares s’étaient reformés ; ils revenaient ; la victoire était pour eux.

« Mais un cri, un cri épouvantable éclata, un rugissement de douleur et de colère : c’étaient les soixante-douze éléphants qui se précipitaient sur une double ligne, Hamilcar ayant attendu que les Mercenaires fussent tassés en une seule place pour les lâcher contre eux ; les Indiens les avaient si vigoureusement piqués que du sang coulait sur leurs oreilles. Leurs trompes, barbouillées de minium, se tenaient droites en l’air, pareilles à des serpents rouges ; leurs poitrines étaient garnies d’un épieu, leurs dos d’une cuirasse, leurs défenses allongées par des lames de fer courbes comme des sabres, et, pour les rendre plus féroces, on les avait enivrés avec un mélange de poivre, de vin pur et d’encens. Ils secouaient leurs colliers de grelots, criaient ; et les éléphantarques baissaient la tête sous le jet des phalariques qui commençaient à voler du haut des tours.

« Afin de mieux leur résister, les Barbares se ruèrent en foule compacte ; les éléphants se jetèrent au milieu, impétueusement. Les éperons de leur poitrail, comme des proues de navire, fendaient les cohortes ; elles refluaient à gros bouillons. Avec leurs trompes, ils étouffaient les hommes, ou bien, les arrachant du sol, par-dessus leur tête ils les livraient aux soldats dans les tours ; avec leurs défenses, ils les éventraient, les lançaient en l’air, et de longues entrailles pendaient à leurs crocs d’ivoire comme des paquets de cordages à des mâts. Les Barbares tâchaient de leur crever les jeux, de leur couper les jarrets, ou, se glissant sous leur ventre, y enfonçaient un glaive jusqu’à la garde et périssaient écrasés ; les plus intrépides se cramponnaient à leurs courroies ; sous les flammes, sous les balles, sous les flèches ils continuaient à scier les cuirs, et la tour d’osier s’écroulait comme une tour de pierres. Quatorze de ceux qui se trouvaient à l’extrémité droite, irrités de leurs blessures, se retournèrent sur le second rang ; les Indiens saisirent leur maillet et leur ciseau, et, l’appliquant au joint de la tête, à tour de bras ils frappèrent un grand coup.

« Les bêtes énormes s’affaissèrent, tombèrent les unes par-dessus les autres. Ce fut comme une montagne ; et sur ce tas de cadavres et d’armures, un éléphant monstrueux qu’on appelait Fureur de Baal, pris par la jambe entre des chaînes, resta jusqu’au soir à hurler, avec une flèche dans l’œil.

« Les autres, comme des conquérants qui se délectent dans leur extermination, renversaient, écrasaient, piétinaient, s’acharnaient aux cadavres, aux débris.

« Pour repousser les manipules serrées en colonnes autour d’eux, ils pivotaient sur leurs pieds de derrière, dans un mouvement de rotation continuelle, en avançant toujours. Les Carthaginois sentirent redoubler leur vigueur, et la bataille recommença.

« Les Barbares faiblissaient ; des hoplites grecs jetèrent leurs armes. On aperçut Spendius penché sur son dromadaire et qui l’éperonnait aux épaules avec deux javelots. Tous alors se précipitèrent par les ailes et coururent vers Utique.

« Les Clinabares, dont les chevaux n’en pouvaient plus, n’essayèrent pas de les atteindre. Les Ligures, exténués de soif, criaient pour se porter sur le fleuve. Mais les Carthaginois, placés au milieu des syntagmes, et qui avaient moins souffert, trépignaient de désir devant leur vengeance qui fuyait ; déjà ils s’élançaient à la poursuite des Mercenaires ; Hamilcar parut.

« Il retenait avec des rênes d’argent son cheval tigré tout couvert de sueur. Les bandelettes attachées aux cornes de son casque claquaient au vent derrière lui, et il avait mis sous sa cuisse gauche son bouclier ovale. D’un mouvement de sa pique à trois pointes, il arrêta l’armée.

« Les Tarentins sautèrent vite de leur cheval sur le second, et partirent à droite et à gauche vers le fleuve et vers la ville.

« La phalange extermina commodément tout ce qui restait de Barbares. Quand arrivaient les épées, ils tendaient la gorge en fermant les paupières. D’autres se défendirent à outrance ; on les assomma de loin, sous des cailloux, comme des chiens enragés. Hamilcar avait recommandé de faire des captifs ; mais les Carthaginois lui obéissaient avec rancune, tant ils sentaient de plaisir à enfoncer leurs glaives dans les corps des Barbares. Comme ils avaient trop chaud, ils se mirent à travailler nu-bras, à la manière des faucheurs ; et lorsqu’ils s’interrompaient pour reprendre haleine, ils suivaient des yeux, dans la campagne, un cavalier galopant après un soldat qui courait. Il parvenait à le saisir par les cheveux, le tenait ainsi quelque temps, puis l’abattait d’un coup de hache.

« La nuit tomba. Les Carthaginois, les Barbares avaient disparu. Les éléphants, qui s’étaient enfuis, vagabondaient à l’horizon avec leurs tours incendiées. Elles brûlaient dans les ténèbres, çà et là comme des phares à demi perdus dans la brume ; et l’on n’apercevait d’autre mouvement sur la plaine que l’ondulation du fleuve, exhaussé par les cadavres et qui les charriait à la mer. »


 

FIN DES EXTRAITS DE SALAMMBÔ

 


Reproduction d'une œuvre de l'artiste américain Charles Allen Winter, inspiré par le chapitre X du roman de Flaubert intitulé Salammbo.

Cette illustration-ci
n'est pas constituée d'une gravure tirée d'une édition du roman,
mais consiste en une reproduction d'une œuvre
(inspirée par le chapitre X du roman ; « Salammbo and the Holy Python » [?])
de l'artiste américain Charles Allen Winter (1869-1942).
L'illustration provient de pinterest.com.





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