COLLECTION « LILIUM GALLIAE »

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Copyright © Carraud-Baudry, 2023 


« COMMENTAIRES ET DIGRESSIONS »

— 1• Relativement au projet de Paulus Orosius
de dépeindre les calamités accablant le monde,
« de prouver que le monde a toujours été accablé
des plus grandes calamités, et que l’on ne peut par conséquent
rendre le christianisme responsable des maux qui ont accompagné son triomphe ».

— 2• Relativement au fait que « Dans ces temps malheureux et troublés,
c’est dans l’Église que se réfugie ce qui reste encore
de goût pour l’étude et pour les travaux de l’esprit.
La littérature devient tout entière
non-seulement chrétienne,
mais ecclésiastique ».


MEMENTO :


N. B. : fichier au format PDF — numérisation : Gallica-Bibliothèque nationale de France ; livre issu des collections de : Bibliothèque nationale de France ; téléchargé depuis : gallica.bnf.fr.

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ESSAI - HISTOIRE — (+++++) —

Extrait — Introduction, p. 3-7 :

« Avant d’aborder l’étude des sources de l’histoire mérovingienne, il importe de nous rendre compte d’une manière générale de la nature des documents fournis à l’historien par les premiers temps du moyen-âge ; il importe de savoir où les écrivains de cette époque puisaient leurs inspirations, où ils choisissaient leurs modèles, quel but ils se proposaient. Grâce aux souvenirs toujours vivants de l’unité romaine, grâce à l’unité nouvelle et plus vaste que le christianisme avait fait triompher, grâce à la langue latine seule employée dans les Écoles et dans l’Église, la littérature du moyen-âge forme dans son ensemble un tout parfaitement organique, et la littérature de chaque pays n’est qu’un rameau du tronc commun. Prise isolément, chacune de ces littératures serait difficile à comprendre et à expliquer ; il faut étudier depuis l’origine leur formation successive et leurs rapports réciproques. Cela est particulièrement vrai pour la littérature historique ; l’uniformité d’éducation et d’idées, la rareté des livres, le manque de loisirs, la barbarie croissante de la langue obligent ceux qui ont encore le courage d’écrire à travailler à peu près sur le même plan, à prendre deux ou trois modèles qu’ils se contentent de copier, d’imiter et de continuer. Aussi peut-on marquer comme une filiation entre les diverses œuvres et retrouver souvent tous les documents où les auteurs ont puisé. C’est par la manière dont ils ont usé de ces documents, dont ils ont contribué pour ainsi dire au travail commun, que nous pouvons le mieux juger de la portée de leur esprit et de la valeur de leur témoignage.

« La décadence de la puissance romaine, l’établissement du christianisme, l’introduction progressive des barbares dans l’empire amenèrent au Ve siècle la chute des grandes écoles laïques qui avaient fait la gloire de la Gaule, celles de Bordeaux, de Vienne, d’Arles, de Lyon, d’Autun, de Trèves 1. Elles cèdent la place à des écoles moins brillantes dirigées par les évêques ou par les abbés des nouveaux monastères ; telles les écoles de Poitiers, de Clermont, d’Arles, de Vienne, de Lérins. Dans ces temps malheureux et troublés, c’est dans l’Église que se réfugie ce qui reste encore de goût pour l’étude et pour les travaux de l’esprit. La littérature devient tout entière non-seulement chrétienne, mais ecclésiastique. Les membres du clergé seuls ont l’instruction, le temps, l’argent nécessaire pour consigner par écrit leurs pensées sur le parchemin, devenu rare ; seuls ils peuvent trouver dans le sein de leurs églises et de leurs monastères, des auditeurs et des lecteurs. Aussi tandis que les homélies, les instructions pastorales, les commentaires sur les livres saints remplacent les exercices de rhétorique et de grammaire des écoles profanes, tandis que la poésie après avoir conservé jusqu’à Ausone 2 (309, † vers 394) un parfum d’antiquité et de paganisme chante avec Prudence 3 († V  410) et Sedulius 4 (Ve s.) les mystères de la foi et les vertus des Saints, l’histoire subit une transformation analogue. Bien qu’on lise encore dans les écoles ecclésiastiques quelques-uns des historiens antiques, bien qu’on y commente parfois le code Théodosien, le monde et l’histoire sont envisagés sous un aspect tout nouveau. Au lieu des intérêts politiques et profanes dont se nourrissait l’esprit des historiens païens jusqu’à Eutrope 5 (2e moitié du IVe s.), les intérêts de la religion et de l’Église paraissent seuls dignes d’occuper l’âme des chrétiens. Ce n’est plus la vie des grands personnages politiques qu’on prend à tâche de raconter et de célébrer, c’est la vie et la mort des Saints. Les passions des martyrs, voilà les batailles et les triomphes où se plaisent les historiens nouveaux. Le premier monument de ce genre que nous possédions pour la Gaule est la lettre écrite par les Églises de Vienne et de Lyon aux Églises d’Asie sur le martyre de saint Pothin et de ses 47 compagnons 1 (177 ap. J.-C). La plus ancienne vie de saint Gallo-Romain qui nous ait été conservée est celle de saint Martin de Tours par son disciple et ami Sulpice Sévère 2 (fin du IVe s.). Au Ve et au VIe s. ces vies de Saints deviennent nombreuses et nous y trouvons d’abondants renseignements historiques pour une époque où l’Église, seule puissance restée debout parmi les ruines du monde romain, se trouve mêlée à tous les événements politiques. C’est ainsi par exemple que la vie de Saint Sèverin, l’apôtre du Haut-Danube († 482), par l’abbé Eugippius, son élève, qui vivait à la fin du Ve et au commencement du VIe s. est un des documents les plus curieux pour l’histoire du sud de la Germanie à l’époque de l’invasion des barbares 3. Quand plus tard les évêques ou les moines deviendront auprès des chefs mérovingiens des conseillers, des ministres, ou lorsque, opposant puissance à puissance, ils entreront en lutte avec eux, lorsque la force militaire des Franks sera mise au service de la propagande chrétienne, les vies de Saints deviendront une des sources les plus importantes de notre histoire 4.

« Mais le plus souvent les événements historiques n’avaient qu’une valeur bien secondaire aux yeux des auteurs des vies de Saints. Leur but unique était l’édification des fidèles et la glorification des miracles pieux. Aussi les faits étrangers à la vie religieuse sont-ils souvent entièrement passés sous silence ou rapportés avec la plus grande inexactitude. Si quelques écrivains ecclésiastiques s’élèvent à un point de vue plus général et cherchent à embrasser une période étendue de l’histoire, ou même l’histoire universelle dans son ensemble, ils sont toujours guidés néanmoins par des préoccupations religieuses. C’est moins l’histoire des peuples que l’on écrit que l’histoire de la Religion. Quelle que pût être l’étroitesse et la fausseté de ce point de vue, surtout tel que le conçurent les premiers historiens chrétiens, il n’en avait pas moins sa grandeur ; il avait même une véritable valeur philosophique. Au lieu de compilations sans ordre comme celle de Diodore de Sicile où tous les peuples sont passés en revue sans qu’aucun lien réel les rattache les uns aux autres, nous trouvons ici la première conception, encore mal définie, il est vrai, d’une histoire universelle et d’une philosophie de l’histoire. Toute l’humanité est considérée dans son ensemble ; son développement a une raison d’être, un centre, une explication : la Rédemption. Avant J. C. tous les événements tendent à ce but suprême ; après lui tous en découlent avec cette logique entremêlée de coups de surprise qui est le caractère propre de l’action divine. Un fil conducteur permettait désormais de se retrouver dans le dédale de l’histoire. Cette théorie n’expliquait qu’une bien petite partie des faits, mais elle suffisait à éclairer l’horizon borné que pouvaient embrasser les hommes du moyen-âge.

« Cette conception religieuse inspire même les écrivains qui s’intéressent encore aux événements profanes, les auteurs d’annales et de chroniques, même ceux qui ne racontent que l’histoire d’un seul peuple ou d’une seule époque. Appartenant tous au clergé, ils donnent tous une importance exceptionnelle aux événements ecclésiastiques. L’Église d’ailleurs domine toute la société de cette époque par sa forte organisation, comme par son ascendant moral. Aussi Bède le vénérable intitule-t-il son histoire des Anglo-Saxons : Histoire ecclésiastique ; Grégoire de Tours, et plus tard Frédégaire, Réginon, Adon de Vienne, et une foule d’autres chroniqueurs commencent le récit des événements de leur temps par un résumé de l’histoire du monde depuis sa création, ou du moins depuis la venue du Christ. Eusèbe et Paul Orose furent les maîtres et les guides dans cette nouvelle manière de comprendre et d’écrire l’histoire. C’est dans le bizarre ouvrage de Paul Orose († v. 420) que les hommes du moyen-âge puisèrent presque toutes leurs connaissances sur l’histoire de l’antiquité. Ses Historiarum libri VII adversus paganos 1 ont pour but de prouver que le monde a toujours été accablé des plus grandes calamités, et que l’on ne peut par conséquent rendre le christianisme responsable des maux qui ont accompagné son triomphe. […] »

N. B. : nous ne reproduisons pas les notes de bas de pages du texte cité.

N. D. É. : c'est nous qui soulignons et mettons en gras certain éléments de l'extrait ci-dessus.